Sorcières et sorcelleries: une question ouverte

(Conférence prononcée lors de la première université d’été de la FACE, Provence, 1993)

 Parler aujourd’hui des sorcières peut paraître curieux, sinon inutile. Mais un examen plus attentif du problème — car il s’agit véritablement d’un problème —  nous révèle que la question de l’essence et de la signification de la sorcellerie est toujours une question entièrement ouverte; une nouvelle prise en considération peut nous aider à mieux comprendre certains mécanismes et certaines situations d’aujourd’hui.

Si l’on nous dit que la sorcellerie implique un rapport de l’homme au sacré, alors nous assistons aujourd’hui à une recherche du sacré, mais une recherche désespérée voire distordue du sacré chez l’homme: en effet, sectes et cénacles prolifèrent, se disant parfois carrément satanistes. Prospèrent également prophètes, prédicateurs et voyants qui accumulent les rites et compilent les traditions, qu’ils revoient et corrigent de façons variées.

En somme, puisque le sacré est une exigence inconturnable chez l’homme  ‹nous oserions même dire qu’elle est une “fonction” de l’homme —  si la raison le chasse par la porte, il reviendra par la fenêtre de l’inconscient. Mais ce retour, il le fera en mauvais état, à la dérobée, si bien qu’il sera méconnaissable: c’est alors qu’interviennent sans retard tous ceux qui veulent l’exploiter, le tordre et le retordre à leur bon usage [1].

 

Points de vue

Mais revenons aux sorcières: les approches modernes du problème sont multiples, mais toujours réductrices et jamais exhaustives. Parmi les principales approches, nous pouvons distinguer: a) une approche idéologico-économique (Jules Michelet); b) une approche psychologique (Aldous Huxley); c) une approche historique (Robert Mandrou); d) une approche anthropologique (Margaret Murray, Hugh Trevor-Roper); e) une approche sociologique (Piero Camporesi); f) une approche politologique (Giorgio Galli). Passons-les brièvement en revue.

 

A. L’approche idéologico-économique:
L’historien français Jules Michelet (1798-1874) nous offre une interprétation véritablement humaniste du phénomène, en adéquation avec ses idées libérales et anti-cléricales qui ne l’ont pourtant jamais empêché de développer une vision de la vie et de l’histoire compénétrée d’une religiosité quasi mystique. Dans son très célèbre La sorcière (1862), Michelet reste fidèle à son rejet de tout déterminisme et à son principe “de la force vive de l’humanité qui se crée”; il examine la sorcellerie à la lumière des profondes mutations sociales qui travaillent l’Europe à l’époque du féodalisme et, plus tard, après la Réforme, il repère la sorcière potentielle chez la femme paysanne d’abord, puis chez la femme du peuple, qui s’oppose d’une certaine façon aux castes sociales plus élevées. Au XVIième siècle, quand s’écroulent les autorités spirituelles (le Grand Schisme) et temporelles (la Révolution anglaise), l’union entre les humbles et les déshérités se mue en un pacte de révolte, articulé sur deux plans: sur le plan terrestre, c’est la jacquerie contre les seigneurs; sur le plan céleste, c’est le sabbat contre Dieu [2]. Il nous faut souligner un autre mérite de Michelet: celui d’avoir repéré dans le mouvement sorcier [3] l’importance de la médecine alternative, cherchant à contester le savoir officiel. Cette médecine alternative est une composante importante de la culture sorcière.

 

B. L’approche psychologique:
L’écrivain anglais Aldous Huxley (1894-1963) affronte un épisode particulier de l’histoire de la sorcellerie, celui des possédés de Loudun (dont s’était également préoccupé Michelet). Dans son essai Les diables de Loudun (dont le régisseur Ken Russell a tiré le film qui fit scandale  ‹Les Diables‹  et fut interprété par Vanessa Redgrave et Oliver Reed), Huxley évoque l’un des événéments les plus célèbres dans l’histoire des “possessions démoniaques”: le cas des soeurs ursulines de Loudun, dans la première moitié du XVIIIième siècle. L’affaire s’est terminée tragiquement  — ce qui était prévisible —  en 1634 quand le “prêtre-sorcier” Urbain Grandier a été torturé puis condamné au bûcher. L’interprétation de Huxley s’oriente dans le sens de la psychologie sexuelle tout en restant dans l’orbite du matérialisme des Lumières, idéologie certes suggestive mais limitée. En effet, Huxley dit que «la sexualité élémentaire, au niveau où on en jouit pour elle-même et où on la détache de l’amour, fut un jour une déesse, que l’on n’adorait pas seulement comme le principe de la fécondité, mais comme une manifestation de la diversité radicale, immanente en tout être humain. En théorie, la sexualité élémentaire a cessé d’être une déesse depuis longtemps. Mais en pratique, elle peut encore se vanter d’avoir une armée innombrable de sectataires» [4].

 

C. L’approche historique:
Un autre grand historien français, Robert Mandrou, dont la formation est marquée profondément par l’idéologie des Lumières, s’est borné à reconstruire avec précision le phénomène, sur la seule base de documents officiels en sa possession. Evidemment, cela ne l’a pas aidé à connaître le mouvement sorcier de l’intérieur, ni surtout à dépasser les barrières qu’avait érigées la culture officielle autour de la véritable signification de ce phénomène religieux en Europe. (A propos des Lumières, nous aurons l’occasion de revenir sur les rapports particuliers entre ce courant de pensée et la sorcellerie).

 

D. L’approche anthropologique:
Les anthropologues américains Margaret Murray et Hugh Trevor-Roper nous offrent deux interprétations du problème très différentes: selon Margaret Murray, les manifestations de la sorcellerie ne sont pas autre chose que des survivances, certes mutilées et vidées de leur signification, de l’antique culte de Diane (et d’autres divinités analogues ou superposées sur son culte); comme le dit Galli, l’«argument central de l’oeuvre de Margaret Murray est de dire que la société chrétienne des élites coexistait avec la survivance, au niveau populaire, de traditions et de cultes préchrétiens, dont certains étaient d’origine très ancienne (…). Margaret Murray a défini comme “culte de Diane” ce qu’elle nous présentait comme la religion des sorcières (qui adoraient le “dieu cornu”); elle a ensuite défini comme “cavalcade de Diane” le galop des sorcières dans les airs, auquel se réfère le premier document important qui dénonce la sorcellerie, c’est-à-dire le Canon episcopi» [5].

Selon Trevor-Roper, au contraire, les sorcières ont hérité en pratique du rôle fondamental du “bouc émissaire”, auquel aucune communauté d’appartenance ne peut renoncer. Le “bouc émissaire” a un rôle d’ordre fonctionnel pour assurer le maintien de l’ordre constitué (comme nous allons le voir plus loin); cette thèse avait déjà été énoncée par Voltaire; elle s’est généralisée après 1945, «à la suite sans doute d’une comparaison possible avec une autre grande persécution récente, celle des Juifs par le nazisme» [6]. Il faut retenir la conclusion à laquelle arrive Trevor-Roper, pour qui la nouvelle culture dominante, rationaliste et scientifique, a eu un tel impact qu’elle a modifié radicalement l’attitude de l’homme face à la nature ainsi que ses rapports avec elle. Trevor-Roper observe également que «les grandes chasses aux sorcières en Europe ont eu leurs principaux foyers dans les Alpes et dans les zones de collines avoisinantes, dans le Jura et dans les Vosges, dans les Pyrénées et dans les territoires à cheval sur l’Espagne et la France. Ensuite: la Suisse, la Franche-Comté, la Savoie, l’Alsace, la Lorraine, la Valteline, le Tyrol, la Bavière, les évêchés de l’Italie du Nord, le Béarn, la Navarre et la Catalogne» [7]. Pratiquement toutes les aires géographiques citées par Trevor-Roper furent le berceau ou le refuge d’hérésies et de révoltes paysannes: nous venons aussi de le signaler dans notre paragraphe consacré à l’approche de la sorcellerie chez Michelet (en “A”). Michelet soulignait les rapports étroits unissant ces phénomènes.

 

E. L’approche sociologique:
L’Italien Piero Camporesi, sociologue spécialisé dans les problèmes de l’alimentation, a avancé l’hypothèse suivante, réductrice mais intéressante: il nous explique que la sorcellerie, le paranormal et les visions fantastiques pourraient bien être le résultats d’une alimentation insuffisante et déséquilibrée, pauvres en éléments nutritifs mais très riche en excitants et en hallucinogènes tels les champignons, par exemple, que l’on a toujours considéré comme étant la “viande du pauvre”; on sait aussi que l’ingestion de champignons, même parfaitement comestibles et inoffensifs, même en des quantités peu importantes, provoque immanquablement des sommeils agités et des rêves bizarres; la thèse d’une intoxication de ce type  — qui n’est pas originale ni exclusive dans le chef de Camporesi —  serait corroborée par les dépositions faites au cours des procès de sorcellerie, qui mentionnent des onguents et des potions à base de belladonne et de jusquiame, toutes deux des stupéfiants naturels. A cet argument, Carlo Ginzburg, spécialiste italien renommé d’anthropologie et de folklore, oppose une certaine réserve: «les démonisées de Salem, comme on l’a déjà dit en avançant des arguments faibles, auraient été en réalité victimes d’une intoxication par du seigle ergoté» [8].

 

F. L’approche politologique:
L’Italien Giorgio Galli, célèbre politologue et spécialiste des opinions politiques, dans Occidente misterioso. Baccanti, gnostici, streghe: i vinti della storia e la loro eredità [9], suggère que la sorcellerie a été persécutée parce qu’elle constituait une source de menaces pour l’ordre établi, car elle chariait des éléments érotico-libertaires capables de porter de graves préjudices à la société européenne, civilisée et christianisée. Galli va plus loin: la tragédie de l’extermination des sorcières «est à l’origine de la démocratie représentative. Comme il n’y a pas eu de rébellion des sorcières dans l’empire russe (…), il nous est possible d’avancer une hypothèse. Celle-ci: il n’y a pas eu de rapport défi-réponse en Russie (rébellion des sorcières => saut qualitatif de la culture rationaliste; explosion des tensions => contrôle des tensions par le biais de la représentation), c’est pourquoi il n’y a pas eu de développement d’une culture politique en Russie conduisant à l’éclosion d’institutions démocratiques-représentatives» [10].

 

Brian P. Levack mérite une mention spéciale, parce que, dans son excellent ouvrage The Witchhunt in Early Modern Europe  (1987), «il cherche à expliquer pourquoi la grande chasse aux sorcières a eu lieu en Europe. Ensuite il nous explique pourquoi elle a atteint son apogée vers la fin du XVIième siècle et au début du XVIIième, pourquoi elle fut cruelle dans certains pays plutôt que dans d’autres et, enfin, pourquoi le phénomène s’est épuisé (…) La chasse aux sorcières en Europe n’a pas été un phénomène historique unique mais la résultante de milliers de procès singuliers qui ont été organisés pendant plus de 300 ans, de l’Ecosse à la Transylvanie et de l’Espagne à la Finlande (…) et qui trouvent leur origine dans diverses circonstances historiques, lesquelles reflètent également des croyances sorcières, particulières aux différentes régions du continent (…). La chasse aux sorcières fut une entreprise extrêmement complexe (…) qui implique autant les classes cultivées que les gens du commun; pendant un temps, elle fut le reflet et des idées populaires et des idées des élites en matière de sorcellerie. Elle a des dimensions tant religieuses que sociales; elle a été conditionnée par une variété de facteurs politiques et juridiques. On ne sera pas surpris, de ce fait, que les explications univoques du phénomène ont été singulièrement non convainquantes, sinon entièrement fausses» (Préface à l’édition italienne de l’ouvrage cité, pp. VII-VIII).

 

Une vision globale

Toutes ces interprétations se valent, ont une valeur équivalente, ont été étayées par des observations et des études attentives et qualifiées. Mais, bien qu’elles soient différentes les unes des autres, elles ont toutes une chose en commun: elles pèchent par réductionnisme et tentent de réduire l’ampleur d’une réalité pourtant si vaste et si complexe: car telle fut la sorcellerie dans l’Europe du moyen-âge et de l’ère moderne. A nos yeux, pourtant, cette sorcellerie n’est qu’une des facettes possibles d’une prisme qui reste entièrement à définir.

Nous allons d’abord chercher à voir comment chacune des hypothèses, avancées ci-dessus, pourrait être lue dans un cadre plus général: celui des rapports entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel, entre Cité des hommes et Cité de Dieu [11].

Comme nous pouvons le noter, jusqu’au XIVième siècle, c’est-à-dire jusqu’à la naissance des Etats nationaux et au déclin de cette instance européenne qu’était le Saint-Empire romain de la Nation Germanique, il n’y avait apparemment pas de fractures insolubles entre l’Etat et l’Eglise: mis à part l’épisode de la querelle des investitures [12], qui a certes été très grave, le tissu social de l’époque est encore suffisamment élastique pour absorber les inévitables contre-coups provoqués par l’affrontement entre les deux grands pouvoirs complémentaires que se partageaient le sort des peuples.

Ensuite, en plein XIVième siècle, une série de blocages s’instaurent. Déjà en 1301, le curialiste Egidio Romano, philosophe et théologien, publie son Traité sur le pouvoir de l’Eglise, et y soutient la suprématie du Pape sur les Princes. En 1302, le Pape Boniface VIII proclame la suprématie de la papauté sur les pouvoirs temporels, en proclamant la Bulle Unam Sanctam.  En 1303, le Roi de France Philippe le Bel répond par l’outrage d’Anagni, à la suite duquel meurt Boniface VIII. Benoît XI lui succède pendant une brève période, mais meurt opportunément en 1304. Immédiatement après son décès, la papauté revient à l’archevêque de Bordeaux, persona grata  auprès de la monarchie française. Il reste en France, même après avoir accédé à la dignité pontificale. Après lui, c’est au tour de Clément V, pur Français, qui, homme pratique, ne déménage pas à Rome et installe à Avignon le siège de la Papauté. Commence alors la dite “captivité avignonaise” qui durera jusqu’en 1377 (à l’exception d’une brève parenthèse entre 1362 et 1370, sous Urbain V). Désormais, l’autorité impériale est remise en question et, en 1314, deux empereurs sont élus simultanément: Louis le Bavarois et Frédéric d’Augsbourg, qui s’affrontent pendant huit années. Avec forces excommunications et dépositions réciproques, le Pape et l’Empereur continuent à s’affronter, jusqu’en 1378, où un anti-Pape français (Clément VII) est élu et s’oppose au pontife légitime Urbain VI. Le Grand Schisme d’Occident a commencé.

 

L’ennemi objectif

Le Grand Schisme d’Occident est une période calamiteuse pour la papauté: l’autorité du vicaire du Christ sur la Terre est lourdement remise en question; plus personne ne prend réellement au sérieux ses menaces d’excommunication ou ses excommunications effectives. Les tensions sociales s’exacerbent au point que les populations se préoccupent davantage de la misère matérielle en ce monde que de la spiritualité de l’autre monde. Les rois et les empereurs préfèrent s’affronter pour des questions de pouvoir plutôt que pour des règles de foi. L’édifice catholique est en péril: il faudra attendre 1417 pour que s’amorcent les premières tentatives de régler le Grand Schisme. Cette année-là s’achève le Concile de Constance, qui obtient deux résultats: l’élection de Martin V et la proclamation de la lutte contre les hérésies. Ce n’est pas un hasard.

Retournons au XIIIième siècle: les premières années de cette époque sont riches en préoccupations pour Innocent III [13], obligé de combattre de nombreux ennemis, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Eglise romaine. Le Saint-Sépulcre est encore aux mains des “Infidèles” et, en 1202, le Pape appelle à une nouvelle croisade (la quatrième) pour en finir avec ces incertitudes en terre de Palestine. Pendant ce temps, en Germanie, le Gibelin Philippe de Souabe et le Guelfe Othon de Brunswick se disputent le trône. Mais en 1208, le Souabe est assassiné et le Guelfe devient Empereur. Le premier geste posé par le nouveau souverain, en 1209, est un désastre: par le Pacte de Spire (Speyer), Othon IV ose revendiquer des droits sur tous les territoires de la Papauté et sur la Sicile. Au même moment, en Ombrie, un prêtre encore inconnu, un certain François, natif d’Assise, donne à un groupe de ses disciples les premières règles de son Ordre; en France, les Albigeois osent défier le pouvoir de Rome. Mais Innocent III ne se laisse pas démonter: il s’informe sur ce François, qui semble être sur la voie de l’hérésie, et, pour ne laisser aucune équivoque, ordonne le lancement d’une croisade contre les hérétiques de France. En 1210, il excommunie Othon et lui oppose son pupille Frédéric de Souabe (le futur Empereur Frédéric II), déjà Roi de Sicile. Le Pape reçoit ensuite François d’Assise et accepte verbalement les règles franciscaines. En 1215, il convoque le Concile du Latran IV, où il condamne officiellement les Cathares et les Vaudois [14]. Il meurt en 1216.

Le bras de fer entre l’Eglise de Rome et les “hérétiques” continue jusqu’en 1229, quand le Roi de France Louis IX (Saint-Louis), par le Traité de Meaux/Paris, au cours d’une cérémonie solenelle le jeudi saint 12 avril, oblige le Comte Raymond de Toulouse à faire pénitence publiquement, sanctionnant de la sorte la reddition inconditionnelle des “hérétiques”et la victoire de Rome et de la France, sa “fille privilégiée”. Les Cathares résistent encore dans les campagnes pendant quelques années. En 1231, le Pape Grégoire IX institue l’Inquisition et la confie aux Ordres mendiants, en particulier aux Dominicains. En 1232, l‘Inquisition dispose de tribunaux spéciaux.

L’année suivante, en 1233, Grégoire IX édicte la première bulle de l’histoire contre les sorcières, la Vox in Roma. En 1254, les tribunaux spéciaux de l’Inquisition reçoivent l’autorisation de faire usage de la torture au cours des interrogatoires. En 1307, l‘Inquisition ordonne la capture, la torture et l’envoi au bûcher de l’hérétique Fra Dolcino; avec lui, meurent tous ses disciples et sa compagne, Margherita de Trente. A la même époque, l’Eglise commence à s’intéresser un peu trop aux Templiers: en 1311, depuis Avignon, le Pape Clément V convoque le Concile de Vienne qui se penche explicitement sur le problème de l’Ordre guerrier et se conclut par sa dissolution. Il est accusé d’hérésie. L’immense patrimoine des Templiers finit dans les caisses vides de la Couronne française. Quelques années plus tard, en 1326, toujours depuis Avignon, Jean XXII lance une bulle contre la sorcellerie, la bulle dite Super illius specula. «C’est justement lui qui a lancé cette bulle, alors qu’il s’intéressait lui-même aux pratiques magiques, après avoir choisi le nom du premier pape mort assassiné (Jean VIII, 882) et du premier pape élu à l’âge de dix-huit ans et dont la vie était si dissolue qu’elle s’est terminée pendant qu’il faisait l’amour (Jean XII, 964)» [15]. Cette bulle de Jean XXII prouve que l’Eglise se préoccupait et s’inquiétait de la vitalité d’une culture alternative, différente, de celle, officielle, de l’Eglise.

Si nous comparons les événements et les dates, il apparait évident qu’entre le XIIIième et le XIVième siècles, l’Eglise de Rome, apparemment monolithique, dressée comme une tour si solide qu’elle semble ne jamais devoir crouler, est en réalité travaillée par les prodromes de la grande crise qui explosera avec le Concile de Trente: la puissance temporelle de l’Eglise croît mais n’est pas étayée par ailleurs par une croissance équivalente d’adhésions spirituelles. Les féroces répressions qu’organise l’Eglise ne sont pas des preuves de sa force, loin s’en faut, mais, au contraire, des preuves de sa faiblesse profonde: elle additionne les réprouvés (Templiers, sorcières, hérétiques) et les jette tous dans le même chaudron, tant les masses sont crédules et naïves. Celles-ci sont appelées à exécrer publiquement ces réprouvés, à alimenter le feu des bûchers et a accepter les nouveaux instruments du pouvoir.

En termes moins poétiques mais plus sociologiques, c’est l’époque où l’institution catholique se sert des déviances minoritaires pour obtenir deux résultats très importants pour elle, permettant sa propre survie et sa propre expansion: renforcer sa cohésion interne en agitant le mirage d’un unique grand ennemi extérieur  — Satan et ses adeptes —  et démonter sa propre et terrible puissance, pour intimider tous ceux qui seraient éventuellement mal intentionnés à son égard.

 

Questions et réponses (possibles)

Cette stratégie a porté ses fruits. Il nous reste à poser quelques questions, quatre en particuler, qui à notre avis sont pertinentes et sont fortement liées entre elles, contrairement à ce qu’une lecture trop superficielle pourrait le faire accroire:
1) Pourquoi la sorcellerie a-t-elle été un phénomène féminin pour une très large part?
2) Pourquoi les sorcières ont-elles toujours été mises en relation avec le monde de la nature et avec les animaux?
3) Pourquoi, pratiquement partout où elle s’est manifestée, la sorcellerie s’est-elle superposée aux hérésies pour finir par coïncider avec elles?
4) Quel fut le rôle de la pensée des Lumières dans la chasse aux sorcières?
Naturellement, nous n’avons pas la prétention, ici, de donner des réponses complètes et exhaustives: nous voulons jeter le ferment du doute dans les esprits afin qu’ils se mettent à réviser le phénomène tout entier de la sorcellerie.

 

1/2: Sorcellerie, féminité, nature et animaux.

Dans cet exposé, nous joignons les deux premières questions en une seule parce qu’elles sont connexes. Ce que nous allons démontrer.

Comme nous l’avions déjà noté, les mouvements féministes se sont déjà prononcés avec une dureté extrême et des accents déconcertants sur la “féminité” de la sorcellerie [16]. Ces mouvements féministes ont vu dans la chasse aux sorcières une Nième manifestation de la prévarication masculine millénaire.

L’interprétation féministe du phénomène est juste sur un fait: les statistiques récentes, englobant tous les pays européens, indiquent «que sur le total des personnes jugées (environ 100.000), les femmes sont près de 83%». La dénonciation machiste des sorcières la plus célèbre est le Malleus maleficarum (“Le Marteau des sorcières”, rédigé par deux dominicains allemands, Heinrich Institor et Jacob Sprenger en 1486, ndlr) qui fut imprimé quatorze fois de suite jusqu’en 1521, puis quinze fois de 1521 à 1576, en utilisant bien dans son titre la forme féminine de maleficarum et non la forme masculine de maleficorum  [17]. Il nous reste à comprendre pourquoi les rapports entre les sexes, à un certain point de l’histoire de l’humanité, étaient devenus si conflictuels, aussi radicaux et évidents.

Première chose à noter: dans les cultures non chrétiennes, il n’y a pas de dichotomie comme bien/homme-mal/femme, du moins sous une forme aussi nette et irréductible. Nous pensons, en termes actuels, aux diverses cultures que nous ont révélées les ethnologues, où apparaît et se profile très nettement la figure exclusivement masculine du trickster, c’est-à-dire du filou et du traître (en un certain sens, c’est aussi le rôle que joue Loki dans la mythologie germanique). Enfin, pour ne citer que des exemples classiques, songeons aux innombrables divinités féminines qui animent les religions préchrétiennes d’un bout à l’autre de l’Eurasie.

En somme, cette vision manichéienne des sexes, de leur non-complémentarité et de leur opposition irréductible semble dériver en droite ligne de la Weltanschauung  judéo-chrétienne.

Nous savions que le christianisme des origines [18], à la suite du message personnel de Jésus (la bonne Samaritaine, Marie-Madeleine qui s’amende, la femme adultère sauvée de la lapidation, etc.), réserve aux femmes une position tout à fait respectable, du moins jusqu’à la révision opérée par Saül de Tarse (Saint-Paul) [19]. Cette révision s’est révélée par la suite plus fondamentale dans les développements futurs que le prédication solitaire et courageuse de Jésus en terre de Palestine.

Avec Saül de Tarse, au contraire, la femme cesse d’exister en tant que telle: dans les écrits de cet apôtre, apparaissent certes des épouses, des filles, des veuves, mais toutes sont définies par rapport à l’homme. Ce n’est que dans la Première Epitre à Timothée qu’apparaît un paragraphe dédié au «comportement des femmes» (2, 9-15): elles doivent «être vêtues avec dignité, parées avec modestie et pudeur», et elles doivent écouter «l’instruction [religieuse] en silence, pleinement soumises»; ensuite, les femmes ne sont pas autorisées «à enseigner et à donner des lois à l’homme», mais rester en paix. Dans la tradition judéo-chrétienne, c’est «Adam qui a été façonné le premier par Dieu et puis seulement Eve; ce ne fut pas Adam qui fut séduit, mais ce fut la femme qui, séduite, se rendit coupable de la transgression. Toutefois la femme sera sauvée par l’épreuve de la maternité, ensuite elle persévèrera par la foi, la charité et la sainteté, dans la discrétion». On voit très nettement se profiler l’unique et seul péché originel de la femme: avoir souillé, pour avoir succombé à la tentation de Satan, l’âme immortelle de l’homme. Ce péché est pratiquement impossible à expier (sinon par le truchement d’une maternité si possible difficile et douloureuse). Il est destiné à devenir une ineffaçable marque d’infâmie, pour les siècles des siècles et pour toutes les générations à venir. Les Pères de l’Eglise (et nous rappellerons surtout les écrits d’Augustin d’Hippone) n’ont eu de cesse de stigmatiser la femme et ses fautes avec une férocité qui trouvera une application concrète lors des interrogatoires zélés des inquisiteurs [20].

La maternité comme voie de salut est donc la seule issue qui restait à la femme. Ce n’est donc pas un hasard si l’Occident christianisé n’a reconnu que deux voies de réalisation pour la femme: être mère ou être nonne. Mais attention: être mère, oui, mais seulement dans les liens bénis du mariage; si tel n’était pas le cas, la femme était montrée du doigt, anathémisée pour son “dévergondage”. De plus, il fallait être mère dans la douleur, avec humiliation, en niant complètement sa propre féminité: nous avons affaire là à un processus d’exclusion qui marque encore profondément de larges segments de la mentalité féminine.

Ce n’est pas un hasard non plus si l’iconographie traditionnelle représentant des sorcières leur donne une typologie bien distincte: ce sont de vieilles femmes ou des furies, toujours stériles et non plus   mères, d’une part [21]; et, d’autre part, la jeune fille en fleurs, belle parce que jeune et riche de potentialités inquiétantes parce qu’elle n’est pas encore mère [22]. Naturellement la Sainte-Inquisition n’a pas fait dans le subtil et s’est penchée sur les cas de femmes de tous âges: à Salem, une enfant de quatre ans est jetée en prison [23] et, en 1585, deux villages des environs de Trèves finissent par ne plus compter chacun qu’un seul habitant de sexe féminin: toutes les autres femmes ont été emprisonnées ou jugées pour sorcellerie [24].

Revenons au christianisme des origines, plus exactement au paulinisme. Pourquoi un tel acharnement à l’encontre du sexe faible? L’Ancien Testament ne fourmille-t-il pas de figures héroïques féminines et de femmes présentées sous un jour très positif? Très probablement, l’énorme importance attribuée par les religions préchrétiennes aux cultes féminins peut nous fournir une clef de lecture: la survivance intacte et massive de ces cultes dans les zones rurales  — c’est-à-dire païennes  dans le sens où “païen” a d’abord signifié “paysan” —  et l’équation évidente “femme = fécondité”, expliquent pourquoi l’Eglise s’est préoccupée profondément de cette force du sexe féminin; justement, parce que cette religiosité païenne, tellurique et féminisante conservait intacts des liens avec le passé, la nouvelle religion d’inspiration paulinienne devait l’éliminer à tout prix [25].

Passons aux liens qui unissent la femme et la nature. Ce n’est un mystère pour personne que la femme est constitutionnellement plus proche de la nature que l’homme: la femme est elle-même nature, dans le bien comme dans le mal. Depuis toujours, la femme s’occupe des malades et des faibles, elle participe aux mystères de la vie et de la mort, elle connait les plantes et les animaux: «L’antique identité de la nature comme mère nourricière lie l’histoire des femmes à l’histoire de l’environnement et des changements écologiques. Le terre féminine est centrale dans la cosmologie organique, battue en brèche par la révolution scientifique et par l’avènement d’une culture orientée sur le marché, qui sont à l’origine de l’Europe moderne» (26). Le rôle de la femme est inaliénable et ne peut se substituer à l’histoire de l’homme, de l’humanité au quotidien: «La magie des humbles fonctions féminines est l’art féminin d’apprendre par analogie les choses qui ne peuvent se comprendre  et de les rendres aptes à la vie. Ces magies se révèlent par les transformations physiologiques qui, dues aux menstruations qui forment, et en partie transforment: elles sont perçues commet de secrètes initiations féminines. Ensuite, elles se manifestent sous forme de fonctions ou d’obligations maternelles, comme faire le ménage, faire sa toilette, nourrir la famille, toutes activités que l’on symbolise par des rythmes et des représentations végétales; le cycle agraire annuel est à la base du mythe de la vierge et de l’enfant divin qui nait, meurt et ressuscite au cours de l’année. En fin de compte, il existe un rythme européen tout à la fois agricole et festif qui constitue la trame profonde de cette culture, qui est à l’origine exclusivement paysanne (…). Tout comme leurs collègues du passé, les érudits modernes ont oublié les femmes; heureusement, les déesses, les fées, les mères locales, placées sur un trône ou classées sous les rubriques “religion” ou “superstition”, ne cessent d’être citées. Elles m’ont permis de retrouve une forme féminine archétypale: la vierge mère, déesse de la végétation et de la fécondité» [27].

Et, paradoxalement, c’est justement ce précieux courant de magie du savoir et du faire qui est devenu fardeau au cours des siècles au lieu de rester un bagage; et cela s’observe tant sur le plan culturel que sur le plan social; les catégories mentales judéo-chrétiennes laissent un signe indélébile: «La nature comme désolation, comme élément important dans la tradition hébraïque-chrétienne, était un élément central dans les interprétations vétéro-testamentaires où le désert est le paysage archétypal (…) L’expulsion hors du paradis terrestre vers un paysage incultivable et désolé fait l’équation entre le désert et le mal, introduit dans le monde quand Eve a cédé à la tentation du serpent (…). Par contraste avec la tradition grecque, qui tend à souligner la bienveillance de la nature, la tradition hébraïque voit celle-ci comme un espace qui doit être vaincu et soumis» [28]. Avec la pénétration de plus en plus profonde de la mentalité chrétienne dans le tissu social européen, au début de l’ère moderne, on a vu émerger et s’affirmer l’image d’une nature comme «espace désordonné et chaotique qu’il faut soumettre et contrôler (…); la nature sauvage est incontrôlable et a été associée à la femme. Tant l’image de la nature que celle de la femme possèdent deux faces distinctes. Le nymphe vierge offre la paix et la sérénité, la terre-mère offre la nourriture et la fertilité, mais la nature apporte aussi des épidémies, des putréfactions et des tempêtes. De la même façon, la femme sera soit vierge soit sorcière (…). La sorcière, symbole de la violence de la nature, suscite des tempêtes, cause des maladies, détruit les récoltes, empêche la procréation et tue les enfants en bas âge. Ensuite, la femme est désordonnée, comme la nature est chaotique, donc elle doit être soumise et contrôlée. Parallèlement, le vieil ordre organique dela nature dans le cosmos, dans la société et dans l’intériorité du moi a cédé symboliquement le pas à un désordre provoqué par les découvertes de la “nouvelle science”, par les bouleversements sociaux de la Réforme et par le déchaînement des passions animales et sexuelles des gens. Dans chacun de ces trois domaines, le symbolisme et les activités féminines sont significatifs» [29].

Le cadre est pratiquement complet: pour ce qui concerne la familiarité des sorcières avec le diable et les animaux, rappelons que le terme “strega” (“sorcière” en italien) dérive du grec strix (génitif: strigós;  accusatif: striga; latin, strix),  qui, à son tour, dérive d’une racine-onomatopée indo-européenne *streig,  que l’on retrouve par exemple dans le verbe latin stridere;  ce terme indique, tant en grec qu’en latin, le cri des oiseaux nocturnes et des rapaces en général. Ajoutons que l’animal sacré de Pallas Athéna est la chouette, assimilée à tous les rapaces nocturnes et porteuse de valeurs négatives, dès le déclin du paganisme antique. Il faut se rappeler que toutes les religions pré-chrétiennes connaissaient des animaux totémiques. Le panthéon de l’Europe germanique n’échappe pas à la règle. Il a été le plus durement frappé par la christianisation forcée au cours du VIIIième siècle. Dans ce panthéon, la déesse Freya se déplace dans un char tiré par des chats. Or le chat est l’animal par excellence des sorcières; il a été victime pendant des siècles de persécutions odieuses et féroces.

En ultime instance, rappelons en quelques mots que la position officielle de l’Eglise face au Diable est la suivante: Satan table sur l’aspect animal de l’homme; et pour cette raison Satan se manifeste à l’homme sous la forme d’animaux [30]. Le cercle est bouclé.

 

3) Nous avons vu que les faits et les condamnations relatifs aux diverses hérésies et à la sorcellerie se répètent régulièrement dans les mêmes moments et les mêmes lieux. Pour être précis, ce n’est pas, objectivement parlant, les hérésies et la sorcellerie qui se superposent et se confondent: ce sont au contraire les accusations qui s’entremêlent et surtout les rapports qu’en donne l’Eglise. Ainsi, l’Eglise assimile volontiers hérésie et sorcellerie, de façon telle qu’il n’a plus été possible de les distinguer: pour conditionner la population à vouloir anéantir les sorcières, on accuse celles-ci d’être des hérétiques et, pour obtenir l’élimination des hérésies, on accuse les hérétiques de commerce avec Satan et de pratiques magiques, au point que «l’on se trouve confronté à une succession de campagnes visant une extermination de masse et terrorisant des populations entières; on doit en déduire que ces campagnes voulaient en fait détruire les personnes qui étaient les opératrices bienfaisantes de la magie blanche, et qu’on tentait de soustraire aux massacres indistincts que voulaient perpétrer les persécuteurs» [31].

Tentons de clarifier la question en présentant quelques exemples épars: à propos des Cathares, certains observateurs ont soutenu que leur nom avait un rapport étymologique avec le mot catus, et qu’ils étaient donc des hérétiques «adorateurs de cet animal diabolique qu’était le chat au moyen âge (du reste, on accusait cet animal de commettre les pires nuisances et de pratiquer la sorcellerie)» [32]; Alain de L’Isle (ou: de Lille), philosophe et docteur, qui a vécu au XIIième siècle, rédige un De fide catholica contra haereticos (= de la foi catholique contre les hérétiques); dans ce texte, il donne comme étymologie problable de “Cathare” le terme «catus,  parce qu’on dit qu’ils baisent le derche d’un chat, forme animale sous laquelle leur apparaît Lucifer» [33]. La pratique du “baiser infame” sur les parties postérieurs d’un chat, d’un bouc ou de Satan lui-même a été également attribuée plus tard aux Templiers, précisément à l’époque où ils tombent en disgrâce. On attribue également des pratiques sexuelles contre nature aux sorcières, aux hérétiques et aux Templiers. Il ne s’agissait pas tant de dénoncer la frénésie sexuelle des réprouvés, où la promiscuité (qu’on leur attribuait néanmoins). Frénésie et promiscuité ne sont pas considérées come des traits caractéristiques de ces minorités “déviantes”, mais, dans une société sexophobique comme la société chrétienne du moyen-âge, la morale sexuelle était devenue pratiquement la seule morale possible [34]. De ce fait, l’accusation la plus infâmante et la plus réellement criminalisante reposait sur la transgression sexuelle. Dans le moyen-âge chrétien, on n’oublie pas l’antique ressentiment à l’endroit des coutumes païennes, depuis toujours taxées d’immoralité. Mais il faut ajouter que les hérésies chrétiennes ont poursuivi généralement les mêmes objectifs que l’orthodoxie chrétienne: «les deux filons voulaient tourner le dos au monde pervers, avancer vers l’immatériel en fuyant le mal, le charnel: cette perspective n’était pas différente de celle du mouvement monastique, sauf qu’elle refusait de s’inscrire dans le cadre de l’Eglise (…). Le mal reposait dans la sexualité, tant pour les uns que pour les autres, et le mariage, que les hérétiques condamnaient de manière encore plus radicale, leur inspirait le même dégoût (…). Les hérétiques étaient persuadés que l’état matrimonial empêchait de s’envoler vers la lumière. Ils se préparaient au retour du Christ et imaginaient pouvoir abolir toute forme de sexualité. Dans un tel esprit, certains hommes ont accueilli auprès d’eux des femmes en les traitant en égales et en prétendant vivre avec elles, unis seulement par la caritas,  qui, au paradis, unit les êtres célestes dans une pureté absolue, comme s’ils étaient frères et s¦urs. Cette perspective fut sans doute celle qui causa le plus grand scandale, car elle heurtait de front la pierre angulaire de la société (…). Surtout, les détracteurs de l’hérésie taxaient d’hypocrisie le refus de l’union sexuelle au milieu d’une telle promiscuité (…). Ils pensaient qu’il s’agit d’une imposture et que ces “purs” s’abandonnaient en réalité au stupre. Loin des regards indiscrets, dans l’obscurité des bois, site où peut se déployer la féérie, apanage des femmes, là se pratique la communauté sexuelle» [35]. Notons le retour de la forêt, lieu numineux et magique par excellence, central dans les religions préchrétiennes; pour cette raison, la forêt est crainte et haïe par le christianisme, qui s’est principalement préoccupé de déboiser et de cultiver, pour chasser des arbres et des cours d’eau les dangereux démons du paganisme: la culture devait rédimer la nature.

 

4) Viennent ensuite les rapports entre philosophie des Lumières et sorcellerie, autre point nodal à affronter, non encore résolu. Nous nous limiterons à le traiter en ses points principaux, vu l’ampleur et la complexité de cette thématique.

Sur le plan purement théorique, on pourrait penser que la philosophie des Lumières a balayé les superstitions obscures et les bigoteries passéistes, a arrêté la lutte contre les sorcières et a mis un terme une fois pour toutes aux malentendus et aux déformations. Il n’en est rien.

En pratique, c’est au siècle des Lumières que la controverse sur la sorcellerie a atteint des sommets assez élevés: le 6 avril 1724, dans une Sicile momentanément sous domination autrichienne (après les Traités d’Utrecht de 1713 et de Rastatt de 1714), Frère Romualdo et Soeur Gertrude meurent sur un bûcher, épigones malheureux de l’hérésie quiétiste-moliniste (36). La dernière sorcière, Soeur Maria Renata est brûlée en Allemagne le 21 juin 1749, date chargée de sous-entendus païens; Immanuel Kant a vingt-cinq ans et Gotthold Ephraïm Lessing , vingt ans. La même année, l’Italien Girolamo Tartarotti (1706-1761) écrit Del congresso notturno delle Lammie, ouvrage dans lequel il fulmine contre les procès de sorcellerie. Scipione Maffei lui répond dans Arte magica dileguata, ce qui donne lieu à une âpre polémique sur la réalité des phénomènes magiques et de la sorcellerie. Moins de dix années après, en 1758, lEncyclopédie  de Diderot et de d’Alembert est traduite en Italie et imprimée à Lucca. En 1764, le Milanais Cesare Beccaria (1738-1794) écrit Dei delitti e delle pene, courageux pamphlet qui, selon la tradition, a annoncé le déclin, mais non la disparition, de la peine de mort. Mais les chiffres démentent tout optimisme. Avant 1764, les exécutions dans la seule ville de Milan ne dépassaient pas le chiffre de douze par an; après 1764, et pour être précis, en 1765, on compte à Milan vingt-trois personnes pendues, décapitées, strangulées, etc.

Mais le plus paradoxal de tous a été Jean Bodin, «grand penseur politique de l’Etat moderne», mais, en même temps, rédacteur d’un manuel destiné à la justice et visant la torture et l’extermination des sorcières: Démonomanie des sorciers  [37]. Nous avons donc d’un côté, un penseur ouvert et tolérant en matières religieuses, un précurseur de l’économie politique, un analyste précis de la société de son temps, et, de l’autre, le persécuteur déchaîné et cruel d’hommes et de femmes naïfs mais certainement innocents. L’historiographie a eu beaucoup de difficultés pour concilier les deux facettes si différentes de la même personne, recourant aux interprétations les plus disparates et les plus fantaisistes, constuites sur des manipulations des dates biographiques [38].

En réalité, il n’est guère difficile de comprendre les raisons avancées par l’idéologie des Lumières contre la magie et la sorcellerie: beaucoup de chercheurs reconnaissent aujourd’hui, bien qu’avec peine encore, que le système mental collectif de cette époque a développé de manière anormale ses propres défenses contre tout fait ou toute personnalité qui échappe aux règles de la raison. Un siècle avait passé depuis que Pascal avait écrit que «le coeur a ses raisons que la raison ne comprend pas»: paradoxalement, le rationalisme “métaphysicise” la “raison”, il la rend idéale (au sens platonique) et omnipotente, il identifie ses adversaires à la sauvagerie, la barbarie et la folie [39]. Il propose certes d’ouvrir une ère nouvelle de lumière et de clarté, en opposition aux “siècles sombres” qui ont oppressé et abruti l’humanité. L’idéologie des Lumières  — indépendemment des causes et des réalités objectives propres à des phénomènes semblables —  stigmatise la magie et la sorcellerie en décrétant qu’elles sont le produit typique d’une certaine mentalité obscure et irrationnelle. Il juge donc logique de chercher à évacuer, même, s’il le faut, d’une façon radicale, les équivoques et les superstitions, néfastes pour ses propres victimes. Du reste, les personnes accusées de sorcellerie ou de pratiques magiques sont soit des “fomentatrices” de superstitions stupides soit des malades irrécupérables: dans les deux cas, il faut les éliminer. La mentalité des Lumières va de pair avec la révolution scientifique et avec la naissance des technologies. Comme on peut le remarquer, tous les événements qui sanctionnent la fracture inguérissable entre la nature et la culture ou l’orientation anthropocentrique du monde (dont les origines se situent dans l’ancien Testament), la conviction profonde que la nature n’est qu’un jeu de mécanismes que l’homme peut démonter et remonter selon son bon plaisir [40]. Nous portons encore les traces de cette mentalité.

En outre, nous savons que “le désir de raison”, qui s’est déchaîné au siècle des Lumières et a culminé dans les massacres de 1793 (ndt: application de la tactique meurtrière de la “dépopulation”, soit de l’élimination des personnes qui refusaient de se laisser encadrer dans des schémas politiques abstraits) a connu quelques excès spectaculaires: nous songeons au culte de la Déesse Raison, qui a tenté de remplacer en tout et pour tout les cultes catholiques traditionnels. On comprendra dès lors pourquoi l’idéologie des Lumières a perçu dans les pratiques magiques des manifestations de pure irrationalité, s’opposant fondamentalement au désir rationaliste et scientiste de faire place nette et d’éliminer tout se qui échappait à l’emprise de l’intellect “lucide”.

Si nous voulions tout à la fois nous montrer malins et simplistes, nous pourrions dire que la bonté et la vérité de l’idéologie des Lumières sont devenues les dogmes fondateurs de la civilisation occidentale: il est désormais impossible et inouï d’oser soutenir que l’idéologie des Lumières a été une idéologie comme tant d’autres, dans le bien comme dans le mal; il est devenu impossible et inouï d’avancer l’hypothèse que l’idéologie des Lumières persécute et oppresse également les minorités; il est devenu impossible et inouï de prétendre retrouver le bois dont on fait les potences dans les pages de l’Encyclopédie

Naturellement, nous n’avons pas voulu proposer une étude exhaustive de la thématique de la sorcellerie, mais, répétons-le, nous espérons avoir contribué à faire changer les perspectives de nos contemporains et auditeurs sur une question encore insuffisamment inconnue, féconde de recherches futures.

 

 [Il testo è nell’originale francese, rivisto per la pubblicazione da Robert Steuckers e ora in: Synergies Européennes, “Vouloir”, Mai, 1998]

 

 

 Notes:

 

[1] Notons au passage que la majeure partie de ces cultes, qui sont tous discutables, proviennent de l’Occident le plus technologisé et notamment des Etats-Unis. C’est surtout de Californie, d’où nous viennent tant d’autres modes, qu’arrivent dans le Vieux Monde des mots d’ordre éphémères mais vaguement inquiétants; analyser le phénomène du New Age mériterait plus d’une étude, car en lui se rejoignent l’astrologie et l’écologisme, le pacifisme mièvre et l’écouménisme à bon marché, le millénarisme et le messianisme, l’Orient et l’Occident, en une sorte de syncrétisme planétaire qui ne serait plus seulement spirituel mais idéologique, une sorte de “mondialisme de l’esprit”.

 

[2] Cf. Alain Besançon, «Le premier livre de “La Sorcière”», in “Annales”,  n°4 & 5, 1969. Cité dans Giorgio Galli, Occidente misterioso. Baccanti, gnostici, streghe: i vinti della storia e la loro eredità, Rizzoli, Milano, 1987, p. 208.

 

[3] Giorgio Galli, dans sa thèse, pose la sorcellerie comme une authentique “culture rebelle” à l’établissement intellectuel et politique, mais destinée à succomber face à l’avance irrésistible de la pensée rationaliste et scientifique; en ce sens, et en adoptant des catégories sociologiques, la sorcellerie constitue un “mouvement” face aux institutions.

 

[4] Aldous Huxley, Les diables de Loudun. Cité par G. Galli, op. cit., p. 224.

 

[5] G. Galli, op. cit., pp. 156-158.

 

[6] Ivi, p. 187.

 

[7] Hugh Trevor-Roper, Protestantismo e trasformazione sociale, Roma-Bari, 1969, p. 171 (pour l’éd. it. que nous avons consultée). Cité par G. Galli, op. cit., pp. 199-200.

 

[8] Paul Boyer & Stephen Nissenbaum, La città indemoniata. Salem e le origini sociali di una caccia alle streghe, Einaudi, Torino, 1986 (éd. it.). Introduction de Carlo Ginzburg, pp. IX-X.

 

[9] Cf. note n° 2.

 

[10] G. Galli, op. cit., p. 211. Nous ne connaissons pas dans les détails la démarche qu’a suivie Galli pour aboutir à une telle formulation de la problématique; relevons toutefois qu’à notre avis la différence fondamentale entre l’Europe (occidentale) et la Russie est que cette dernière n’a rien connu de semblable à notre civilisation et à l’Eglise catholique de Rome, facteurs qui, semble-t-il, ont leur importance pour justifier une différence d’ordre épocal.

 

[11] Prenons Augustin d’Hippone (Vième siècle), élévé à la sainteté par l’Eglise et Père de celle-ci, dont l’oeuvre a généré cette dichotomie entre l’être chrétien et l’être citoyen, qui a conditionné une bonne partie de la civilisation occidentale. Pensons à Martin Luther, au protestantisme et à ce qu’en dit Max Weber dans son ouvrage devenu un classique de la politologie, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1922).

 

[12] Rapportons-nous aux événements de ce demi-siècle, marqué par la querelle des investitures, qui s’est déclenchée quand le Pape Grégoire VII, dans le cadre d’une réforme générale des moeurs ecclésiastiques, déclare, dans son Dictatus papae que les nominations d’évêques effectuées par des laïcs sont illicites, donc également celles qui ont été effectuées par l’Empereur, à l’époque, Henri IV, issu de la maison de Franconie. Cette querelle a atteint son apogée par l’humiliation de Canossa, où l’Empereur a été excommunié. La querelle des investitures est alors devenue une véritable guerre qui se terminera en 1122, avec le Traité de Worms, où le Pape et l’Empereur signent un compromis. En réalité, la rivalité entre ces deux grands pouvoirs de la civilisation médiévale a continué, de manière plus ou moins larvée.

 

[13] Giovanni Lotario, de la lignée des comtes de Segni, est né à Anagni en 1160 et devient Pape en 1198; il a été le tuteur du jeune Frédéric II, tout en étant un partisan décidé de la suprématie papale sur toute autorité laïque. A sa mort en 1216, Honoré III prend sa succession (Cencio Savelli, né à Rome), qui conduit à terme toutes les démarches de son prédécesseur. Il exterminera les Albigeois, couronnera Empereur Frédéric II et approuvera les règles des Franciscains et des Dominicains.

 

[14] Avant lui, Alexandre III (= Rolando Baldinelli), avait déjà pensé en 1179 à condamner l’hérésie cathare lors du Concile du Latran III.

 

[15] G. Galli, op. cit., p. 167.

 

[16] «(…) dans le second après-guerre (…), l’historiographie sur les sorcières a acquis davantage de relief, sans doute à titre de comparaison avec une autre grande persécution contemporaine, celle des juifs par le nazisme (…) Le mouvement féministe (…) a parlé de l’extermination de six millions de sorcières, chiffre identique à celui des victimes de l’holocauste, selon les données de départ (depuis cette question du nombre des victimes, tant dans le cas des sorcières que dans celui des juifs, a donné lieu à d’âpres polémiques, qui sont loin d’être terminées)» (Giorgio Galli, op. cit., p. 187).

 

[17] Carolyn Merchant, La morte della natura. Donne, ecologia e rivoluzione scientifica. Dalla natura come organismo alla Natura come macchina, Garzanti, Milano, 1988, pp. 187-188. Ce texte est excellent, mises à part quelques imprécisions.

 

[18] Pour dire vrai, et en dépit de croyances communes, l’Eglise des origines «n’est rien d’autre, au départ, qu’une secte juive parmi tant d’autres sectes juives» (Marcel Simon et André Benoît, Giudaismo e cristianesimo, Laterza, Bari, 1985, p. 57.

 

[19] Citons textuellement d’après une source non suspecte, la Sainte Bible des Edizioni Paoline de Rome: «Paul, appelé aussi Saül, est né à Tarse en Cilicie (…) de parents hébraïques, de la tribu de Benjamin, il était pharisien et citoyen romain (…) Ardent pharisien, il se distinguait par sa haine et son animosité à l’encontre du christianisme naissant; il avait gardé les vêtements de ceux qui avaient lapidé Etienne et il persécutait les Chrétiens également en dehors de Palestine (…) Mais Jésus l’a attendu sur la route de Damas et a transformé l’ardent persécuteur en un apôtre zélé».

 

[20] Cf. Enrica Chiaramonte, Giovanna Frezza et Silvia Tozzi, Donne senza Rinascimento, Eléuthera, Milano, 1991.

 

[21] Ibidem, p.192: «Les veuves, les vieilles femmes, les faibles et les malades sont désormais (…) dévalorisées: l’absence d’auto-suffisance économique, la pauvreté, est un mauvais signe tout comme l’âge avancé quand l’“impureté” n’est plus éliminée à chaque cycle lunaire, rendant “empoisonnée” la personne et son regard. Il s’agit de personnes désarmées et humbles, au statut incertain, mais d’autant plus dangereuses qu’elles peuvent être victimes du démon parce qu’elles sont facilement manipulables et disposées à sceller un pacte. On commence par les regarder avec suspicion…».

 

[22] Le cas de Salem est à ce titre exemplaire: parmi les divers facteurs qui ont contribué au déchaînement des événements, il faut rappeler la psychopathologie de l’adolescence: «des fillettes ou des adolescentes ont de fait, par leurs histoires, déchaîner involontairement les persécutions» (P. Boyer et S. Nissenbaum, op. cit., p. IX).

 

[23] «Le 23 mars Dorcas Good, fillette de quatre ans, fille de Sarah Good, déjà incriminée pour sorcellerie, a été amenée à la prison de Boston, où elle est restée enchaînée pendant neuf mois (Dix-huit ans après, le père déclara: “Elle était alors responsable de rien, montrant peu de discernement dans le contrôle de soi”)», ivi, p. 6.

 

[24] V. C. Merchant, op. cit., p. 187.

 

[25] Il vaut la peine de rappeler le cas de Béziers, la ville restée célèbre pour le massacre sanguinaire de ses habitants, perpétré en 1209 sous les ordres de l’Eglise de Rome. Béziers se situe au-dessus d’une colline au sommet de laquelle se dresse la cathédrale, rasée au sol en 1209, en même temps que l’on massacrait tous les habitants qui s’y étaient réfugiés pour fuir la violence des croisés. Elle a été reconstruite vers les milieu du siècle. L’édifice a été érigé sur les restes d’un temple païen comme d’habitude dans la chrétienté. Un dépliant explicatif pour les touristes, disponible aujourd’hui dans cet édifice religieux, prétend que le site sacré recèle les restes d’un Saint Aphrodisio, qui n’a probablement jamais existé… En réalité, le site sacré était dédié à une divinité féminine de la fécondité, assimilée à Aphrodite. A ce titre, elle a attiré doublement l’attention des évangélistes.

 

[26] C. Merchant, op. cit., p. 32.

 

[27] Jocelyne Bonnet, La terra delle donne e le sue magie. Creare, trasformare, custodire. Le radici millenarie dei gesti quotidiani del mondo tradizionale femminile, red edizioni, Como, 1991, p. 11. Titre original français: La terre des femmes et ses magies, R. Laffont, Paris, 1988.

 

[28] C. Merchant, op. cit., p. 179.

 

[29] Ivi, p. 175.

 

[30] Notons que l’aspect du Diable dans l’iconographie chrétienne reprend celui du Dieu Pan: «(…) le grand Dieu Pan meurt quand le Christ devient le souverain absolu. Les légendes théologiennes les décrivent comme les opposés irréconciliables, et le conflit dure encore aujourd’hui, car la figure du Diable n’est rien d’autre que celle de Pan, vu à travers l’imagination chrétienne. La mort de l’un signifie la vie de l’autre, en un contraste que nous percevons de manière vivante dans les iconographies respectives (…): l’une des figures est dans la grotte, l’autre sur le mont; l’une joue de la musique, l’autre détient la Parole; Pan a des pattes velues, des pieds caprins et exhibe un phallus; Jésus a les jambes cassées, les pieds percés et ne montre aucun organe génital», James Hillman, Saggio su Pan (= Essai sur Pan), Adelphi, Milan, 1977, p. 18.

 

[31] G. Galli, op. cit., p. 199.

 

[32] Anne Brenon, Le vrai visage du catharisme, éd. Loubatières, Portet-sur-Garonne, 1988, p. 153. Trad. it.: AC.

 

[33] Etienne Gilson, La filosofia nel Medievo. Dalle origini patristiche alla fine del XIV secolo, La Nuova Italia, Firenze, 1978, pp. 372-373.

 

[34] «Peu à peu s’est enracinée l’idée obsessionnelle de dire que le sexe équivalait au mal, comme le reflètent tant d’interdits (…) les époux étaient continuellement exhortés à l’abstinence et menacés, en cas de transgression, de mettre au monde des monstres ou, au moins, des enfants tarés. Il fallait qu’ils restent séparés l’un de l’autre, non seulement pendant la journée, comme c’est naturel, mais aussi durant les nuits qui précédaient les dimanches et les jours de fête (…), le mercredi et le vendredi par pénitence et pendant tout le carême, soit pendant les quarantes journées qui précèdent Pâques, la nuit de la Sainte-Croix en septembre et le Nuit de Noël. Le mari ne pouvait pas approcher sa femme pendant le cycle menstruel ni pendant les trois mois précédant l’accouchement ni pendant les quarantes jours après la naissance du bébé. Les jeunes époux devaient rester chastes pendant les trois premières nuits qui suivaient leurs noces, pour apprendre à se contrôler. Enfin, les époux qui, par décision commune, se vouaient à la chasteté absolue constituaient naturellement le couple idéal», Georges Duby, Le chevalier, la femme et le prêtre. Le mariage dans la France médiévale, Hachette, Paris, 1981 (ndt: AC a utilisé la version italienne de cet ouvrage, p. 24).

 

[35] Ivi, pp. 96-97.

 

[36] Le quiétisme, considéré tour à tour comme une hérésie ou comme une doctrine mystique, est également connu sous le nom de “molinisme”, du nom de son fondateur, l’Espagnol Miguel de Molinos; né à Muniesa en 1628, il s’établit à Rome et, en 1675, il publie le Guide Spirituel, considéré comme la première oeuvre quiétiste. Dans cet ouvrage, Molinos suggère de rechercher la paix intérieure par le truchement de la passivité totale et l’abandon de l’âme à la volonté divine, sans besoin de pratique religieuse. La doctrine de Molinos a été condamnée comme hérétiques en 1687; Molinos a ensuite été arrêté et jeté en prison, où il est mort en 1696. Le quiétisme/molinisme a ensuite été diffusé en France par Madame Guyon (Jeanne-Marie Bouvier de la Motte, 1648-1717) et par Madame de Maintenon, qui a fait de son école de Saint-Cyr, une “maison quiétiste”. Fénelon (1651-1715) appréciait le quiétisme au point de s’en faire le défenseur, ce qui le conduisit à rompre avec Bossuet et à terminer sa vie en disgrâce.

 

[37] G. Galli, op. cit., p. 206.

 

[38] Ibid.: «(…) l’origine judaïque, l’influence de l’occultisme et de la Cabbale, l’opportunisme qui l’a fait passer par ambition du calvinisme à la Ligue Catholique et finalement au parti des “politiques” (…), l’“obnubilation” contemporaine».

 

[39] Michel Foucault a démontré avec assez de clarté que la dénomination de “maladie mentale”, c’est-à-dire sa classification et son catégorisation dans des catégories à la fois précise et didactique sinon thérapeutiques, a représenté de fait le meilleur moyen pour la conjurer, pour l’éloigner de l’ordre des choses “normales” et pour la marginaliser. Au fond, il s’agit tout bonnement d’un exorcisme, mais laïcisé.

 

[40] L’essai de C. Merchant (que nous avons cité) va également dans cette direction; elle suggère de revoir dans cette optique les contributions de personnages aussi fondamentaux de l’histoire des sciences, comme Bacon, Harvey, Newton et Leibniz. C. Merchant nous rappelle une déclaration intéressante de Bacon, pour qui «les méthodes grâce auxquelles on peut découvrir les secrets de la nature sont les mêmes que ceux que l’on utilise pour investiguer les secrets de la sorcellerie dans le cadre de l’inquisition» (op. cit., p. 221).

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